les états d’Ophélie

les états d’Ophélie

Ophélie, fragments et eau

Ophélie, si vous vous le demandez, est un thème tiré d’un livre. Ce livre, c’est Hamlet de Shakespeare. Ophélie et Hamlet sont amoureux mais ne peuvent se marier du fait de leur différence de statut social. Après moult intrigues, le père d’Ophélie, qui est conseiller du roi, se fait tuer, et Ophélie devant aussi renoncer à son histoire avec Hamlet, et étant victime de harcèlement à la cour, sombre dans la folie et et fait de l’eau son lit, s’y glisse, l’épouse, fleurs à la main pour se fondre dans les flots de l’oubli éternel.

Je décide de m’approprier ce thème d’Ophélie, si souvent décliné dans l’histoire de l’art, en peintures et plus récemment, en photographie. La plus connue des reprises est le tableau préraphaélite Ophélia de John Everet Millais, exposé à la Tate à Londres.

Dans cette exposition à la Galerie du Tableau, Ophélie est morcelée, on la découvre dans tous les moments de ce cérémonial, quand elle prépare son lit, les yeux ouverts, puis quand elle les ferme. Tous les états de l’eau et de l’Ophélie y sont. On y découvre son abandon d’elle-même, son passage vers la sérénité, sa folie, sa douceur, sa mélancolie, son oubli.

Pour moi, il était important de s’approprier cette figure si souvent romantisée et de lui restituer tous ses aspects. Par la peinture et par la photographie, je mets en valeur toutes les étapes, et tous les aspects de la déliquescence d’Ophélie. Les sujets ici sont Ophélie et l’eau. Cette eau qui l’immerge, la berce, la protège, la noie.

Tout est désiré, ces deux figures ne font qu’un, sans se heurter l’une à l‘autre.

Dans mon traitement plastique, la peinture acrylique est ici déclinée dans plusieurs aspects : elle se fait tantôt réaliste, tantôt plus picturale. Les jeux de transparence dans certaines peintures se confrontent à une peinture plus dense sur d’autres, la netteté au flou, les bleus/verts aux ocres. La couleur du visage complète les couleurs de l’eau. Sur les photographies, on retrouve la profondeur de l’eau. Le voile est un élément central, il joue le rôle de transition et se fond dans le fond de l’eau.

Je m’inspire des techniques du cynaotype et du lumen print dans certaines oeuvres et je les recrée avec la peinture acrylique. Je décline également des monotypes au Gelliprint qui se superposent à des photos de fragments d’Ophélie.

Un portrait se joue des reflets. L’eau stagnante devient miroir et permet à la folie de côtoyer l’oubli.

Les fleurs blanches et la robe blanche, aux longs voiles ne sont pas pour moi une façon de manifester sa virginité. Ils déploient le trouble et les ponctuations de l’esprit d’Ophélie, la douce transition dans l’eau, et son désir de se fondre dans cet élément pour s’y perdre.

Également, un thème qui m’est cher , c’est le liseré de deux mondes, le passage de l’un à l’autre, la perte de repères, l’abandon de soi qui sont représentés et qui suscite autant d’intérêt pour ce thème.

Et la figure féminine, encore, qui pour échapper à son sort doit mourir, fuir dans un ailleurs où elle peut récupérer le contrôle.

Toutes ces figures féminines dans l’histoire de l’art ont été à la fois érotisées et virginisées, laissant la place majeure au regard désirant de l’homme sur l’objet féminin.

Et pour moi, il n’y rien de plus terrible que de penser qu’un être est un objet. Par ma posture féministe, je désire convertir l’objet en sujet.

Voilà pourquoi toutes ces étapes, tous ces états de l’eau et d’Ophélie.

Ophélie s’est sentie impuissante, elle n’avait plus d’échappatoires, elle se marie à la rivière, aux éléments. La nature l’apaise, elle s’abandonne à cette eau bienveillante. On associe sa mort à quelque chose de joli, mais pour moi, c’est plus complexe que cela.

Ni tourment ni esthétique, c’est un moment de transition. Tout n’est pas mortifère dans la mort choisie, et tout n’est pas romantique dans la mélancolie. Il s’agit d’un choix, d’une issue, terrible et paradoxalement salvatrice.

À toutes ces femmes dans l’Histoire qui n’ont eu d’issue que de stopper la vie pour la sauver, doit-on simplement les réduire à leur folie, leur “hystérie” et au suicide ? Doit-on seulement tout résumer sans tenir compte de l’impuissance de ces femmes, des rôles confinés et étriqués qui leur était donné, de la camisole que leur vie était devenue ? N’est-ce pas vivre comme en prison qui est fou ?

Doit-on nécessairement obscurcir ou rendre esthétique ces choix de mettre fin à la vie quand la vie n’est que mort ? N’est-ce pas un acte de vie justement ? Choisir de basculer dans une alternative, dans l’espoir désespéré de rencontrer la vie, dans l’au-delà, puisqu’ici, sur terre, il n’en est point ?

Ophélie devient un mythe, mais avant le mythe, ne s’agit-il pas de l’histoire dont chacun se berce pour ne pas voir le réel tel qu’il est ? Ce réel qui crée des images, et font des femmes des objets, complexes et insaisissables. Alors qu’en réalité il s’agit d’un sujet, d’un je, qui préfère le lit de la rivière et l’éveil dans le sommeil éternel à une réalité infâme où la trahison et l’oppression empêchent toute vie, une non-vie créée par ces mêmes hommes qui fantasment une femme qui se noie.

Sans chercher à séparer ou à blâmer, je crois à la force de la douceur, de la tendresse, du questionnement et de la prise de conscience.

La douceur et la tendresse, on les retrouve dans l’eau, dans le tissu vaporeux, dans les teintes du visage d’Ophélie.

Le questionnement intervient quand Ophélie n’est pas toujours les yeux fermés, quand elle fait son lit, debout, mouillée, quand elle regarde avec folie et défi le spectateur, quand elle ne devient que fragments.

La prise de conscience, se fait à l’issue de la confrontation et du paradoxe de la douceur au questionnement, de ces pourquoi qui émergent lentement mais de façon tenace et qui amènent à la surface ces réalités complexes, multiples, de cette Ophélie perdue qui a trouvé sa place dans les flots apaisants, loin du monde des hommes.

Emilie Marchandin.

Pour découvrir les oeuvres d’Ophélie, rendez-vous sur la page des peintures d’Ophélie

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